JEU : UN TEXTE SANS VERBE

UNE NUIT UNE FAUSSE NOTE

En dehors de pérégrinations exceptionnelles, chaque nuit, retour avec joie au sanctuaire de mes rêves : mon lit. Une petite chambre divisée en deux par un paravent en bois au style japonais. Paix de l’esprit par sa touche zen, séparation de mon lit et son autel du bureau et de mon piano. Un coin pour Morphée et un autre pour la créativité incarnée de mes mains. La pièce rectangulaire baignée d’une lumière douce. Entre les stores en bois, élément doux pour mes yeux et mon esprit, rappel de ma mère la nature et toute sa richesse. Le bois d’une teinte marron chaud autour du matelas. Mes livres tout autour. La nuit. 
Paupières fermées, abreuvées de mots berçant mon esprit. Sur la droite du lit, un autel pour quelques prières, méditations ou vœux. Un bouddha en position du lotus pour la réflexion. Face à lui, vision de ma journée bénie en pleine santé et l’amour dans le cœur. Un encens pour chasser les parasites. Quelques photos intimes autour du bouddha, de temps en temps une rose dans un long vase étroit en porcelaine pour une touche de rouge. A la vue des cartes sur l’autel avec divers messages, un sourire. Extinction des feux. L’essentiel au milieu de mes pensées agitées les jours de pluie. Une couette fourrée de plumes. Plongée délicieuse dans sa douceur.
Au delà du paravent japonais, un autre univers au lever du jour. Un bureau sur la gauche et un piano face à lui. Quelle surface ? Suffisamment petite. Une forme de facilité, passant du clapotis de l’ordinateur à la douce sensation des touches de mon piano en un tour de rein. Avantage du peu d’espace. 
Au dessus du bureau, un mur. Divers graffitis littéraires posés sur des post it : des « amour et acceptation infinie et sans jugement » à mon mental destructeur, ou encore « cette année, du plaisir ! ». Dans l’enfer de mon esprit, une respiration écrite sur cette fresque murale. 
De l’autre côté, le piano droit dans un coin. Une étagère avec des maracas, une flûte et un porte encens avec un petit bouddha. Ici, accès à l’intemporel, l’impérissable, le sans limite pour mes mains sur ce piano. Parfois, l’envie de perfection. Blocage de la spontanéité. Mais soudain, étincelle d’un lâcher prise. Lumière. Eclaircissement. Compréhension. Finalement…rien de mieux que l’éloge de la fausse note.

 

JEU : INVENTER UN MOT 

MERCI LA VIE

Assis sur son lit, il comptait ses dernières heures
Le parfum de ce lieu creusait son cancer sans rancœur
La solitude et l’ennui restaient ses seules amies
Qu’avait il donc omis dans sa vie pour finir ainsi ?
Il l’avait négligée avec son caractère dédaigneux
Elle l’avait quitté pour un ciel plus lumineux.
L’histagraphe (check list) de leur vie était calamiteux
Il savait qu’elle partirait, ce n’était pas un faramineux (scoop).
Depuis, sa vie se résumait à des adieux grincheux
Passant son temps à ne voir que son aspect disgracieux.  
A l’aube de sa mort, il récoltait la semence de toute une vie
Finir seul devait être sa punition de n’avoir pas su dire oui.
Il réussit pendant un instant, à esquisser un faible sourire
Dans sa rembobination (debriefing), il se plongea dans les souvenirs.
Quelques fragments heureux tentaient une échappée
Au milieu de l’obscurité trop présente qui l’avait happé. 
Tant de colère, d’acharnement, d’aversion et de venin
En voilà assez pour cet épisode de sa vie sur sa fin
Pour comprendre que rien n’est plus merveilleux 
Que d’être vivant, de marcher, de parler à Dieu
Par la prière, il prit de l’oxygène des Cieux
Il sentait que l’heure approchait pour dire adieu
Il demanda grâce et pardon pour ses erreurs
Puis la gratitude le remplit d’un tel bonheur
Qu’il saisit enfin l’essentiel d’une vie entière
Savoir remercier voici la véritable prière…

 

JEU : ECRIRE LA DERNIERE PAGE D’UN ROMAN 

SECRET DE FAMILLE

Il trébucha sur un morceau de moquette aux tissus arrachés par les griffes du chat. Une latte du parquet laissait passer un filet de lumière qui l’interpella. Il souleva la moquette, gratta sur le bois et s’approcha du sol. Comme un enfant qui découvre un trésor, il prit son couteau. Quelque chose l’attirait. Il faisait confiance à ses intuitions depuis qu’il avait commencé cette aventure. Dix ans à chercher… La latte soulevée, il trouva différents documents dont une lettre à l’écriture noble. Son cœur se mit à battre. Enveloppe décachetée en douceur, respiration du vieux papier, beauté de l’écriture, signature. C’était lui ! Pourquoi avoir laissé cette lettre ici ? La date le laissa perplexe. Il se mit à lire à haute voix, oubliant soudainement que l’ennemi pouvait l’entendre.

« Nous regardions l’avenir avec incertitude face à la crise internationale dont nous étions devenus les victimes. Il nous apparaissait évident que notre système nous entrainait toujours plus loin vers la pauvreté. Comment admettre la trahison d’un gouvernement plein de corruptions face à son propre peuple ? Les responsables politiques étaient devenus des marionnettes aux mains de financiers redoutables prêts à tout pour asservir le monde. Il y avait les élites et le reste. Pour l’élite, il était évident que le peuple ne méritait pas la connaissance. Il fallait divertir le plus possible la masse pour que l’ignorance soit dominante. Utiliser notre espace temps, notre cerveau à des jeux et des divertissements toujours plus médiocres, restait la recette qui marchait depuis longtemps. César avait bien énoncé cette idée qu’en donnant du pain et des jeux au peuple, les puissants pouvaient gouverner sans inquiétude. Il fallait maintenir un confort relatif pour éviter tout mouvement de protestation. La propagande utilisait la télévision, internet et les smartphones pour semer une information toujours plus dense en gardant le même objectif : faire peur et divertir, annoncer des catastrophes et se positionner en sauveur…Des moyens de manipulation pour asservir un peuple. En cas de rébellion, le gouvernement annonçait un grand changement comme l’écotaxe afin de faire croire à un élan humaniste. Puis, dès que l’élan de rébellion retombait, il proclamait l’annulation de cette initiative. La manipulation médiatique nous sautait aux yeux pour la plupart mais nous restions sans voix, désemparés face à un système qui allait bientôt exploser. 
Que pouvions-nous faire ? Changer un système aussi puissant relevait d’un défi irréalisable. Le seul moyen ? Créer notre propre système, voire notre propre survie. C’est à partir de ce jour que nous avons quitté la capitale et sommes partis vivre dans un écovillage qui avait su recréer une micro société. Nous étions en chemin vers un renouveau sans attendre de changement de la part de notre gouvernement. 
Cela fonctionnait si bien que les pouvoirs exécutifs successifs ne voulaient pas en entendre parler. Ils nous traitaient d’illuminés, de charlatans et parfois même de gourous dangereux car nous étions trop libres pour eux. Et puis ici, pas de profit, une justice libre, une vie paisible baignée par un quotidien d’égalité et d’abondance partagée. Il n’y avait plus d’inégalités sociales puisque chacun vivait selon ses besoins et la communauté prenait en compte les besoins respectifs de chacun. Les écovillages avaient fleuri partout. Le peuple avait repris son pouvoir de créateur -et non plus de victime- en développant partout des villages autonomes. Les politiciens avaient sombré dans une vague de dépression à travers les différents partis devenus imprévisibles, se sabotant et étant délaissé du peuple entier. Des années plus tard, le mot crise avait enfin disparu.

Quel bonheur de voir l’humanité devenue responsable et autonome depuis le nouveau gouvernement de sages ! Nous avons développé des monnaies locales et les financiers ne peuvent plus contrôler le monde comme au temps des nombreuses crises provoquées en conscience. Il a fallu du temps pour accepter qu’il soit possible de faire autant de mal à son propre peuple mais enfin, les esprits se sont réveillés. Je suis devenu représentant du village et je viens à Paris aux réunions nationales. La sagesse a enfin vaincu la peur ! 
Extrait de la biographie d’un Sage à insérer dans le journal indépendance pacifiste.

Je pense que vous ferez bon usage de cette lettre. Comme vous savez, depuis peu, je n’utilise plus la technologie pour des raisons de sécurité. Je vous remercie de conserver cet extrait et nous continuerons avec joie cet exercice délicat de la biographie si le temps nous est favorable. Vous savez que depuis quelques jours, le contrôle des pensées a commencé. J’espère qu’ils en feront bon usage pour aider les gens plutôt que les asservir. Rappelez vous notre combat chère Eloïse. Rien ne se fera sans conserver de traces. A bientôt ma douce et notez bien la date d’aujourd’hui 14 mai 2100, on ne sait jamais… ». Emilien Reboit »

C’était donc vrai. Son grand père avait appartenu au mouvement révolutionnaire pacifiste et personne, dans sa famille, ne lui en avait parlé . Cinquante ans seulement de paix et les ennemis de l’humanité, la cupidité et le pouvoir, avaient repris le cœur des gouvernants. Dix ans de sa vie à enquêter pour trouver la réponse dans ce grenier. Quelle ironie. Son grand père avait été tué dans ce même endroit où, à cet instant précis, les yeux plein de larmes, Damien ressentit un amour immense pour cet homme dont on lui avait caché la noble cause par peur des représailles. Le même sang coulait dans ses veines. Il comprit alors la raison des secrets de cette famille. Personne ne voulait se rappeler que la paix avait existé. Mais pourquoi se laissaient-ils faire avec autant de résignation ? Pourquoi lui avoir caché autant de ferveur, de grandeur ? Toute cette hypocrisie… Le contrôleur des pensées surveillait chaque citoyen. Ils avaient peur de se rappeler du bon vieux temps. Il ne fallait jamais s’autoriser à penser autrement que le courant unique sous peine d’être condamné. C’était donc ça le rôle de cette foutue machine ! Il avait toujours détesté la technologie. Il s’essuya le nez, respira profondément. Il était temps de reprendre le flambeau. Il avait tant cherché à comprendre. La liberté serait désormais son unique but…